Comprendre les grands enjeux de 2026 avec François Gemenne
Énergie, souveraineté, industries, intelligence artificielle, dépendances : comment comprendre les grands enjeux de 2026 ? Dans cette conférence donnée à Green Management School, François Gemenne relie transition énergétique, géopolitique, compétitivité européenne et stratégies des grandes puissances.
Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement la multiplication des crises, c’est plutôt leur enchevêtrement.
Crise du détroit d’Ormuz, dépendances industrielles, enjeux économiques, rivalité entre grandes puissances, bascule énergétique, montée en puissance de l’intelligence artificielle…
L’Europe avance sur certains sujets, recule sur d’autres. Les États-Unis dominent toujours sur le plan technologique, tout en poursuivant une logique de sécurisation agressive des ressources. La Chine, elle, accélère sa révolution énergétique et industrielle.
En 2026, l’actualité donne le sentiment d’un monde qui s’accélère et nous échappe.
Alors... par où commencer pour comprendre enfin tout cela ?
C’est à cette question que répond François Gemenne, co-auteur du 6ème rapport du GIEC et intervenant à SciencesPo, HEC ou encore Green Management School, dans une conférence donnée aux diplômés de cette dernière.
Il relie les faits, remet les tensions en perspective et montre comment des événements qui paraissent isolés participent en réalité d’une même transformation globale du monde.
Pourquoi la question de l’énergie n’est plus seulement environnementale
Le premier enseignement transmis par François Gemenne tient en une idée simple : les équilibres internationaux sont étroitement liés à l’énergie.
Les crises récentes l’ont révélé, en remettant au centre de l’espace médiatique la dépendance européenne au gaz et au pétrole. L’invasion de l’Ukraine a joué ici un rôle de révélateur brutal : acheter du gaz à certains pays, rappelle-t-il, revient aussi à financer leur puissance ou leur guerre. L’Europe a certes réduit sa dépendance au gaz russe, mais sans sortir réellement des énergies fossiles, puisqu’elle s’est tournée vers d’autres fournisseurs, notamment les États-Unis.
C’est ce déplacement qui est décisif. Pendant longtemps, la transition énergétique a surtout été pensée comme une réponse à l’urgence climatique. Ce cadre reste essentiel, mais il ne suffit plus.
La question est désormais aussi celle de savoir de qui l’on dépend, à quel prix, et avec quelles conséquences sur sa capacité à décider.
Il y a donc là un vrai recadrage : parler d’énergie, ce n’est donc plus seulement parler d’environnement. C’est aussi parler de souveraineté, de finances publiques, d’industrie, de compétitivité et de rapport de force.
Une dépendance européenne qui dépasse l’énergie
François Gemenne élargit le raisonnement : la vulnérabilité européenne ne concerne pas seulement le gaz, le pétrole ou les approvisionnements énergétiques.
Elle touche aussi d’autres infrastructures devenues majeures, comme le cloud, les moyens de paiement, les plateformes numériques ou encore certaines technologies essentielles... sans oublier les ressources critiques et certaines filières industrielles.
François Gemenne rappelle que l’Europe ne doit pas se concentrer uniquement sur sa dépendance aux énergies fossiles, en oubliant celle qu’elle entretient vis-à-vis de la Chine, sur les batteries, les panneaux solaires ou certains composants clés de la transition.
Cette dépendance élargie permet de mieux lire ce qui se joue aujourd’hui entre les grandes puissances. Car la Chine et les États-Unis n’avancent pas seulement avec plus de moyens, nous le verrons ensuite, ils avancent aussi avec des stratégies de compétitivité plus lisibles.
C’est ce que souligne François Gemenne à propos de l’Europe : elle a identifié une partie du diagnostic, mais peine encore à produire une réponse aussi cohérente. Or, dans un moment où l’énergie, les ressources, les technologies et les normes deviennent des instruments de puissance, cette hésitation n’est pas neutre. Elle crée des fragilités politiques, industrielles et économiques, et expose l’Union européenne à un risque plus large : celui de subir les grandes bascules en cours au lieu de les organiser.
La problématique européenne : une transition sans cap clair
François Gemenne alerte explicitement : si les entreprises européennes restent coincées dans une économie fossile, elles risquent d’être dépassées dans l’économie du XXIe siècle. Autrement dit, le sujet n’est plus seulement de “faire la transition” pour des raisons environnementales. Il s’agit aussi de savoir si l’Europe sera capable de rester compétitive dans un monde où l’énergie, les technologies et les ressources redéfinissent déjà les rapports de force.
Des signaux contradictoires envoyés par l’Union européenne
Cette fragilité est d’autant plus forte que l’Union européenne donne parfois des signaux contradictoires. D’un côté, elle a porté des cadres structurants à travers le Green Deal, la CSRD ou le devoir de vigilance européen. De l’autre, elle entre dans une phase de remise en cause, de simplification et parfois de dérégulation, qui brouille la trajectoire.
L’article consacré à la conférence de Claire Nouvian sur la politique européenne en 2026 le montre bien : l’année 2025 a marqué un moment de bascule, avec un détricotage progressif du Green Deal, l’affaiblissement du devoir de vigilance et la remise en question du reporting extra-financier.
Ce point est décisif, car la politique climatique se positionne à la croisée des tensions entre ambition environnementale, stabilité économique et recomposition idéologique. La transition européenne repose alors entre autres sur un système de signaux adressés au marché. Et à force d’envoyer des signaux ambigus, l’Union européenne affaiblit la crédibilité même de sa trajectoire, jusqu’à affecter ses entreprises.
En effet, lorsque les règles deviennent floues, lorsqu’un cap annoncé est ensuite ralenti ou affaibli, les entreprises qui avaient commencé à investir dans la décarbonation peuvent se sentir pénalisées. Cela décourage les investissements, retarde les décisions industrielles et affaiblit ceux qui avaient pris les devants.
Un risque de retard stratégique pour l’Europe
Au-delà du risque de fragilisation interne, l’Europe fait aussi face à un risque de retard stratégique. Pendant que d’autres puissances articulent compétitivité, politique industrielle, énergie et souveraineté, elle peine encore à stabiliser sa direction.
L’Europe peut alors rater des virages qu’elle avait pourtant vus venir, comme elle l’a déjà fait sur certaines filières. François Gemenne cite justement plusieurs exemples pour montrer que l’Europe a souvent eu de bonnes intuitions, mais n’a pas su créer au bon moment le marché, l’infrastructure ou la dynamique industrielle nécessaires.
Dans la lecture de François Gemenne, le nœud du problème européen se situe là : une conscience relativement claire des bascules en cours, mais une capacité encore trop hésitante à prendre pleinement sa place dans le débat mondial et établir une stratégie durable.
Transition énergétique et souveraineté européenne : quelles solutions ?
Pendant que la Chine investit massivement dans l’énergie, subventionne ses filières, raisonne sur le temps long et adapte ses normes pour rester dans la course, les États-Unis s’appuient sur leur puissance technologique, leur capacité à peser sur les règles du jeu et leur logique de sécurisation des ressources. Dans les deux cas, la compétitivité repose sur une direction claire.
C’est précisément ce qui manque aujourd’hui à l’Europe dans le diagnostic de François Gemenne. Pour autant, il ne propose pas une solution miracle qui permettrait, à elle seule, de résoudre les tensions énergétiques, industrielles et géopolitiques en cours. Son approche est plus pragmatique : elle consiste à identifier plusieurs leviers à articuler dans la durée.
“Nous n’avons plus trop le loisir d’imaginer une sorte de monde idéal (...) On va avoir besoin d’absolument toutes les solutions et l’erreur terrible que nous commettrions, je crois, ça serait de les opposer les unes aux autres.”
Le premier tient à une autre conception de la souveraineté. Pour François Gemenne, celle-ci ne peut plus reposer uniquement sur les ressources fossiles ou sur la logique ancienne du sous-sol.
Il faudra de l’innovation technologique, de l’électrification et des politiques énergétiques capables d’accompagner les transformations en cours. Ces dernières devront se construire à partir d’énergies moins dépendantes, d’une capacité accrue à produire et stocker l’électricité, et d’un effort stratégique sur les infrastructures associées.
Un autre levier serait celui de l’économie circulaire. Dans un monde marqué par la rareté et la compétition autour des ressources, recycler davantage, mieux réutiliser les matériaux et soutenir des filières comme celle des batteries devient une condition de résilience, et non plus seulement un objectif environnemental.
Au fond, la question posée par François Gemenne n’est pas seulement celle des outils à mobiliser. C’est aussi celle du cap. Car face à des puissances qui avancent avec des stratégies plus lisibles, l’Europe ne pourra pas se contenter d’un diagnostic juste. Elle devra aussi retrouver une direction plus cohérente.
La transition se pense de façon transversale
Ce que montre François Gemenne dans cette conférence Green Management School, c’est que les grands enjeux de 2026 ne peuvent et ne doivent plus être lus séparément. Énergie, souveraineté, dépendances industrielles, compétitivité : ces sujets se croisent et redessinent ensemble les équilibres du monde contemporain.
C’est aussi ce qui rend son éclairage si utile aujourd’hui. Là où l’actualité fragmente, là où les débats opposent trop souvent les solutions entre elles, il rappelle la nécessité d’établir un cap clair et de mobiliser plusieurs leviers conjointement.
Pour aller plus loin
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